Par Sadaf Ahsan
Rachael Clark n’avait pas prévu de travailler sur des feuilles de calcul. Mais entre l’écoute quotidienne de CD à l’adolescence, la diffusion de chansons en tant que DJ sur une radio étudiante et l’organisation de concerts locaux à Hamilton, elle a réalisé que la musique n’est qu’une partie de l’équation et que toute l’industrie repose aussi sur des systèmes.
Aujourd’hui, en tant que directrice administrative chez l’éditeur peermusic Canada, Mme Clark allie créativité et gestion pour s’assurer que les artistes soient rémunérés avec précision et dans les délais. C’est un travail méticuleux, souvent invisible, et de plus en plus important dans une industrie modulée par la diffusion en continu, les données et des changements constants.
« J’ai su, dès mon plus jeune âge, que je voulais travailler dans le domaine de la musique, mais la manière dont je le ferais n’avait pas vraiment d’importance, explique-t-elle. Mon père est trompettiste à ses heures, en plus de travailler dans les assurances. J’ai donc toujours baigné dans la musique et écouté [tout], du jazz au heavy métal. Quand j’ai découvert l’édition musicale, j’ai compris que c’était exactement ce que je voulais faire. J’en suis très fière. »
Son expérience professionnelle dans le domaine de l’industrie n’a pas été rectiligne, mais plutôt progressive. Elle a commencé à la radio de l’Université McMaster avant de se tourner vers la promotion et la programmation de concerts. Après s’être inscrite au programme d’administration des affaires musicales du Durham College, elle envisageait plutôt une carrière dans la gestion de salles de concert. Elle s’est toutefois rendu compte que ce mode de vie ne lui convenait pas (même si elle est une noctambule, Mme Clark n’est plus étudiante et n’a plus envie de sortir « trop tard »).
Elle s’est alors orientée vers le volet administratif de l’industrie. Un poste à la CMRRA s’est avéré décisif. Bien qu’elle n’ait pas obtenu le poste qu’elle convoitait initialement, on lui en a proposé un autre quelques jours plus tard, une première leçon d’adaptabilité. Elle y a travaillé sur le suivi des catalogues, une expérience qui s’est révélée inestimable.
Selon elle, « avoir une expérience du monde réel vaut dix fois plus que de simplement apprendre dans un livre ou auprès d’un formateur ».
Cette expérience l’a d’ailleurs directement menée chez peermusic. Alors qu’elle gérait les comptes à la CMRRA, elle a travaillé en étroite collaboration avec le catalogue de l’éditeur. Lorsqu’un de ses prédécesseurs l’a recommandée pour un poste vacant, elle a postulé et s’est démarquée en partie pour une raison inattendue.
« Il y avait une question de calcul de redevances durant le processus d’entretien et, apparemment, j’étais la seule à avoir trouvé la bonne réponse », se remémore-t-elle en riant.
Près d’une décennie plus tard, Mme Clark est toujours chez peermusic, où elle chapeaute un grand nombre de responsabilités, notamment le traitement des redevances, la gestion des données et la supervision générale des opérations. Comme dans de nombreuses entreprises musicales canadiennes, dit-elle, ce poste exige de « porter plusieurs casquettes ». Ce qui l’a attirée, cependant, c’est l’ampleur du catalogue et sa richesse.
Les fonds de peermusic s’étendent sur plusieurs décennies et couvrent un large éventail, allant des standards folk de la famille Carter aux œuvres d’icônes canadiennes contemporaines, telles que The Tragically Hip, Corey Hart, Brendan Canning de Broken Social Scene, The Stampeders, TALK et Peter Peter, qui a composé la bande originale de la série à succès Heated Rivalry. « Contribuer à un tel contexte historique et avoir une influence sur la relève des auteures-compositrices et auteurs-compositeurs ainsi que sur leur parcours était vraiment important pour moi », ajoute-t-elle.
Son travail couvre tout autant le futur que le passé. La diffusion en continu a considérablement accru le volume de données que les éditeurs doivent gérer, ce qui, selon elle, a changé en profondeur la profession ces dernières années. Chaque écoute ne génère que des fractions de redevances, mais, multipliées par des millions d’écoutes, ces fractions s’accumulent. Pour Mme Clark, le défi consiste à s’assurer que ces informations sont traitées avec précision et transparence.
« Les gens veulent de la rapidité et de la précision, et nous devons disposer de systèmes permettant de garantir que cela soit le cas », déclare-t-elle. Les sociétés de gestion collective telles que la CMRRA jouent un rôle important dans le soutien du processus administratif global en contribuant à assurer l’efficacité, la fiabilité et la rapidité du traitement de grands volumes de données.
Cette approche axée sur les systèmes a fondé sa vision des technologies émergentes, notamment l’IA. Bien que prudente quant au rôle de l’IA dans la création, Mme Clark perçoit un potentiel évident du côté administratif, notamment pour l’intégration, le rapprochement et le traitement en arrière-plan d’importants volumes de données. Pour l’avenir, elle accorde surtout de l’importance aux infrastructures de base, comme la normalisation des données et la transparence entre les organismes.
« Nous sommes tous dans le domaine de l’échange de données, dit-elle. J’espère qu’il existe un moyen d’améliorer considérablement ce flux, mais cela ne se fera que dans plusieurs années. Pour l’instant, tout le monde a son mot à dire. »
En tant que musicienne elle-même, Mme Clark a développé une compréhension pratique des besoins des auteures-compositrices et auteurs-compositeurs, entre autres en ce qui a trait à l’organisation de tournées, aux répétitions et à la stabilité financière.
« Comprendre ces mécanismes de l’intérieur permet aux personnes qui travaillent en coulisses de mieux saisir ce que vivent les artistes au quotidien, ajoute-t-elle. Ainsi, lorsque nous versons une avance à un client, par exemple, et qu’il s’apprête à partir en tournée, nous pouvons vraiment comprendre ce que cette avance représente pour lui dans son processus de préparation. »
Cette empathie est au cœur du travail de Rachael Clark. Même si l’édition musicale peut souvent sembler abstraite, axée sur les contrats, les systèmes et les données, pour elle, c’est une affaire profondément humaine.
« Il s’agit de s’assurer que tous et toutes reçoivent ce qui leur est dû, explique-t-elle. L’objectif est de protéger l’artiste et de veiller à ce que son œuvre soit adéquatement exploitée. »
Cette philosophie s’inscrit dans une tendance globale du secteur, alors que les discussions sur les droits, les redevances et l’équité sont au cœur des préoccupations. Cependant, Mme Clark s’empresse de souligner que les principes fondamentaux n’ont pas changé ; les connaissances et la formation restent essentielles.
« Il est vraiment important de former les auteures-compositrices et auteurs-compositeurs émergents… afin qu’ils connaissent leurs droits, sachent ce qu’est un éditeur et connaissent les moyens de percevoir des redevances au Canada et dans le reste du monde », souligne-t-elle.
Pour les personnes en début de carrière, ses conseils sont tout aussi pragmatiques. Les compétences techniques comptent — la maîtrise d’Excel, en particulier —, mais les compétences interpersonnelles aussi. Elle explique : « Il est important d’avoir le sens du contact, car vous ne traitez pas seulement avec votre propre clientèle ; vous traitez avec l’ensemble du secteur. Vous traitez avec le personnel interne, donc il est toujours judicieux d’avoir de bonnes compétences en matière de réseautage et de communication. »
Mme Clark incite également les jeunes qui commencent dans ce domaine à ne pas se limiter aux rôles les plus en vue.
« Quand j’ai commencé mes études, tout le monde voulait travailler dans l’A&R ou la gestion d’artistes, dit-elle. Mais le volet édition est souvent négligé. C’est pourtant un élément archi important de la carrière des artistes. »
Pour Mme Clark, c’est précisément ce qui donne tout son sens à son travail : aider les auteures-compositrices et auteurs-compositeurs à comprendre leurs droits, à s’y retrouver dans le milieu et à percevoir ce qui leur est dû pour leur travail.

